lundi 2 novembre 2009, par Evelyne
Pieiller
Que ce soit par la vertu des Lettres anglaises
d'un Voltaire ébloui, par le rayonnement d'une
monarchie parlementaire pionnière dans une Europe
absolutiste, ou grâce aux charmes conjugués de la
mini-jupe et des maxi-cheveux, longtemps la
Grande-Bretagne fut si bien associée à l'idée de
liberté que c'en était devenu un cliché, et
même Mme Thatcher fut impuissante à totalement
l'effacer. Mais ce qui se passe aujourd'hui dans
le domaine de la nouvelle législation de
l'émigration [1] va probablement changer le regard
affectueux que l'étranger portait obstinément sur
le Royaume-Uni.
Le cinéaste iranien Abbas Kiarostami devait venir
présenter à l'English National Opera sa mise en
scène de Cosi fan Tutte, qui était cet été au
programme du Festival d'Aix-en-Provence. Il n'a pu
travailler que par courriel, ce qui limite quelque
peu l'élan créatif : « Je voyage dans le monde
entier depuis vingt ans, et je suis habitué à la
bureaucratie, mais là, c'est inédit. Il y avait
beaucoup plus d'exigences. Il m'a fallu donner mes
empreintes digitales deux fois dans la semaine. On
m'a demandé d'ouvrir un compte et d'y déposer de
quoi payer mon voyage de retour. J'ai fourni
toutes les lettres d'accréditation qui m'ont été
demandées. Mon dossier était complet. Et à ce
moment-là on m'a dit que non, finalement, on ne me
donnerait pas de visa. Ils se sont montrés très
grossiers. Ils m'ont dit "Nous, nous vous
connaissons, mais là-bas personne ne vous connaît.
Nous ne ferons pas d'exception pour vous" [2]. »
La chanteuse canadienne Allison Crowe n'a pas pu
quitter l'aéroport de Gatwick, pour l'excellente
raison qu'elle n'a pas pu montrer de certificat
d'employeur. Il lui sera de surcroît difficile
désormais, précisément parce qu'elle a été
expulsée, de se produire en concert dans le pays.
Le pianiste russe Grigori Sokolov, qui depuis
dix-huit ans donne régulièrement des récitals en
Grande-Bretagne, et qui aurait dû y revenir en
donner deux nouveaux, a refusé de devoir perdre du
temps pour aller de Vérone, où il réside, à Rome
où on devait lui prendre ses empreintes : il a
annulé ses concerts. Le cinéaste chilien résidant
en France Raul Ruiz est invité depuis quelques
années à animer un séminaire à l'Université
d'Aberdeen. La police est venue frapper à sa porte
et le prier de prendre l'avion le plus
rapidement possible. La compagnie Ballet russe,
implantée à Swansea, qui est en activité depuis
plus de dix ans, risque de fermer, faute d'obtenir
des visas pour ses danseurs. Etc.
Pour avoir le droit désormais d'être un «
travailleur temporaire » en Grande-Bretagne, si on
n'est pas citoyen de l'Union européenne (et
encore. Polonais et Bulgares, notamment, n'en sont
pas automatiquement dispensés), il faut avoir un
engagement, l'organisme à l'initiative de la venue
du
migrant temporaire devant payer de son côté mille
livres par personne invitée. L'étranger doit
également disposer de huit cent livres d'économies,
et il faut que l'employeur s'engage à le contrôler
pour s'assurer qu'il n'aille pas se fondre dans le
paysage. Enfin, le postulant doit être « éligible
», selon un barème à points, qui reste extrêmement
mystérieux. Si tout va bien, on aura peut-être un
visa : mais la simple demande de visa peut être
compliquée et coûteuse, quand on vit en Afrique,
par exemple. Les douze membres du groupe Les
Amazones de Guinée, qui avaient un concert prévu
à Londres, ont dû faire le voyage de la Guinée, où
il n'y a pas d'administration britannique, jusqu'à
Freetown, en Sierra Leone. L'ensemble leur a pris
quatre jours et trois mille cinq cent livres. Les
visas ont été refusés. Le barème s'était sans
doute montré hostile. En France, c'est une
entreprise privée, WorldBridge, qui est mandatée
par l'ambassade pour les délivrer. Décidément, les
Lumières n'éclairent guère l'Eurotunnel.





